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Maj 23/02/09
Manaslu … Deuxième tour Gorka, 24 Octobre 2008 n’est pas très différent de Gorka en Octobre 2004, aurions-nous trouvé un endroit magique où le temps se soit arrêté ?… Franchement, je ne suis pas loin de le penser un peu… Le ballet bien rodé qui accompagne le départ d’un trek reste toujours pour moi un spectacle fascinant. Chacun a un rôle à jouer, une position à trouver en quelques minutes….Puis très rapidement chacun va jouer sa partition. Cette année comme depuis toujours…le même chef d’orchestre…Krishna Tamang et sa garde fidèle auront la charge d’une bande turbulente et hétérogène de 22 personnes qui partent joyeuses et insouciantes, vivre au jour le jour, au rythme de la marche. Les premières étapes devraient être très chaudes Krishna s’est équipé d’un superbe parapluie… La première halte, dans le champ qui sert de cour de récréation à une école surpeuplée, comme un cirque de passage, crée un peu d’attraction sur le chemin de retour mais n’étonne finalement plus grand monde. Premier camp, premier repas, première nuit sous tente, premier déballage …le mythe de l’éternel recommencement va désormais conditionner nos gestes durant les quelques semaines à venir. Premier petit matin, premier combat prioritaire avec le bouclage des bagages (il y en aura d’autres…) avant de passer à table …la douche se sera pour plus tard…Cette première étape débute par une descente anodine…mais glissante…Au détour d’un sentier un peu plus large que d’habitude on croise, un bus … un bon vrai gros bus bien surchargé mais jamais plein… Ensuite ce sera une longue marche pour remonter la basse vallée surchauffée de la Darauti Khola. Nous y avons croisé les « Majii » cette ethnie de pêcheurs fixés dans les basses vallées, le long des rivières encore poissonneuses. Ils habitent des maisons sommaires faites de branchages. Avec un matériel et des gestes ancestraux, ils survivent de leur pêche comme un dernier pied de nez à la mondialisation. Barpak, Laprak, deux villages au milieu
Ensuite ce sera la première montée, « raidasse », vertigineuse même par endroit, très fréquentée…à croire que beaucoup de monde vit encore quelque part, là-haut. Après plus de 2 heures de montée, des cultures de millet annoncent une présence humaine, le village est plus haut…bien plus haut…des chortens, puis l’énorme village de Barpak est apparu, étalé le long d’une crête escarpée. L’arrivée à Barpak, même pour un vieux marcheur, reste chargée d’émotions, c’est un énorme bourg de plus de 900 maisons, certainement le plus gros village Gurung du Népal, une présence inattendue, un monde organisé au milieu de nulle part, une communauté solidaire dans un environnement hostile, comme un conservatoire des temps ancestraux, comme une leçon de courage, comme une leçon de vie. Le lendemain nous continuons vers le village cousin de Laprak. Dès la sortie de Barpak, alors que le village s’éveille sans hâte, dans les fumées bleutées qui se jouent des premiers rayons de soleil, une cérémonie d’une autre époque, se déroule discrètement sur le bord du sentier. La montée continue toujours aussi raide pour atteindre un large col avant de plonger vers Laprak. Laprak est aussi un très gros village, quelques 700 maisons étagées dans la pente, couvertes encore pour la plupart de bardeaux. Notre camp est mis dans la cour de l’école, certainement le seul emplacement plat suffisamment important pour accueillir notre groupe. L’école est un magnifique complexe de 4 bâtiments importants et coquets, construits sous l’impulsion d’une association française dynamique « Les Amis de Laprak ».
De Laprak, après un parcours en balcon superbe qui nous fera découvrir des vues d’une grande pureté sur le Ganesh Himal (7406 m) et le Shringi Himal (7187m), nous plongeons dans une descente interminable sur un sentier discret, à travers les cultures, sautant de terrasses en terrasses vers la vallée de la Buri Gandaki qui mugit 1500 m plus bas !!! L’arrivée à Korlabensi est des plus agréables, la rivière est propice à la baignade. Désormais, nous allons remonter la vallée par l’itinéraire le plus classique du Tour de Manaslu. Le temps reste insolemment superbe. Une longue étape nous mènera de Jagat à Dyang après un parcours féérique surplombant les gorges où rugit toujours la Buri Gandaki. Un pont qui aurait besoin d’une sérieuse révision nous retardera quelque peu.
Après Dyang nous entrons en terre tibétaine, les premiers chortens-portes offrent des intérieurs richement décorés par des panneaux de bois peints figurant des scènes du bouddhisme lamaïste. Prok un micro royaume Avant d’atteindre Ghap, nous délaisserons l’itinéraire principal pour monter vers le village de Prok (2090m). Après une belle grimpée, nous débouchons sur un plateau inattendu. Dans cet écrin accueillant, des familles se sont installées depuis des siècles. Dans cette solitude, au fil des générations, elles ont façonné un jardin. On comprend bien que la vie s’organise en clans, des maisons de pierre entourées de cours fermées permettent de profiter du soleil à l’abri du vent. Le camp est installé dans un champ de maïs fraîchement récolté, tout le monde ne sera pas logé avec le même niveau confort. Quelques pierres mal placées perturberont les longues nuits de certains malchanceux. C’est l’époque des moissons et il règne une intense activité. On voit de gigantesques meules de paille se déplacer. Dans les cours on bat au fléau
Les femmes vannent le grain en sifflant pour appeler le vent. Les enfants, toujours nombreux dans ces villages, roulés dans des chubas élimées, jouent paisiblement dans la paille fraîche. Quelques vieux profitent des derniers rayons de soleil en agitant avec méthode leurs moulins à prières. Le plateau de Prok apparaît comme un joyau hors du temps et hors des itinéraires des trekkeurs pressés…et c’est bien ainsi…pas un lodge mais 3 ou 4 gompas. Pour l’instant les dieux ici sont encore bouddhistes et pas économistes, on regarde passer les étrangers - les «Kuiro» - presque avec amusement. Le lendemain, une montée soutenue de 1600 m, excellente mise en jambes pour les jours à venir, nous mènera de Prok au lac de Kal.
A l’approche de l’hiver, l’endroit a été déserté, mais on sent des traces de vies pastorales intenses. La redescente sur Prok pour une deuxième nuit ne sera qu’une formalité. De Prok, nous rejoindrons l’itinéraire principal pour atteindre tranquillement le petit village de Namro après la traversée d’une forêt somptueuse, amusés en chemin par de nombreux singes. village de Lho (3000m). Le chemin est jalonné de gompas de plus en plus nombreuses, témoins de la ferveur religieuse qui permet la survie en ces hautes terres. On sent parfaitement l’appel du Tibet désormais très proche, à 3 jours de marche à peine au Nord. Le Népal moderne et hindouiste nous apparaît soudain très loin au Sud, comme caché derrière un écran invisible…Ici la préoccupation est à la survie quotidienne et la survie de l’âme. L’arrivée au Village de Lho, est un des ces instants magiques que réservent ces grandes randonnées. C’est l’époque des moissons et il règne une intense activité. Nous sommes venus pour ça et nous sommes au point fort du voyage. On peut aussi sentir pourquoi ces sites peuvent susciter des vocations et prédisposer à l’introspection. Près de notre camp, une femme s’active à couper les derniers pieds de maïs, c’est une nonne revenue de son lointain monastère indien pour aider la famille en cette période laborieuse. Au-dessus du village, un important monastère est en cours d’achèvement témoignant encore une fois de la vitalité de la religion. La nuit s’annonce fraîche… Syala… en route pour le Tibet Après Lho, nous traversons une accueillante forêt aux couleurs automnales, des troupeaux de yaks sont regroupés dans un petit vallon pour les accouplements annuels. A la sortie de la forêt, un artiste fou a posé un imposant chorten blanc avec en toile de fond le Manaslu. Sans que rien ne l’annonce, on débouche dans un village tout en bois… comme un vieux village Suisse : Syala… Le site est géant, dans un cirque blanc cerné de sommets de 7000 aux noms inconnus. Il règne dans ce hameau du bout du monde une activité intense…Une caravane se prépare à partir vers le Tibet. Plusieurs dizaines de yaks au pelage magnifique sont déjà bâtés, chargés de poutres de bois taillées dans la forêt voisine. Les dernières charges sont en train d’être arrimées, l’exercice est périlleux car le yak est un animal irascible aux cornes redoutablement acérées et il faut toujours deux personnes pour assurer les chargements. Samagaon …une vie secrète au pied Désormais nous sommes en terres tibétaines, certes les paysages sont géants, mais autre chose d’indéfinissable semble aussi flotter dans l’atmosphère. Ici la vie n’est pas que travail, elle est aussi faite de rites de croyances et de dévotion. Les plus jeunes récoltent à pleine main les bouses des animaux que l’on fera sécher et qui En route vers le col A regret comme la fois précédente, par une fraîche matinée annonçant encore une belle journée, je quitte à reculons Samagaon en caressant déjà le secret espoir d’y retourner. Ce village, sa vie frustre, ces gardiens d’un conservatoire encore largement intact me fascinent. Un long mur de pierres de prières marque la disparition du Manaslu de notre horizon. Vers midi nous atteignons le village miséreux de Samdo (3600 m). Dernier point habité au croisement des itinéraires vers le Tibet et vers le col du Larkya. Samdo cache sa misère dans des masures où bêtes et hommes s’arc-boutent pour résister à une nature hostile. Quelques pauvres champs permettent d’arracher à la terre une maigre pitance. Dès que la neige sera stabilisée, le ballet des caravanes vers le Tibet reprendra…tel Sisyphe remontant inlassablement son rocher. Pour la première fois depuis notre départ, sous un ciel menaçant, nous partons vers le col. On peut quand même percevoir une anxiété certaine parmi nos guides. Une saute d’humeur de la météo et il faudrait peut-être refaire le chemin inverse à marche forcée car le temps nous est compté. Une rencontre insolite au-dessus du village : un homme au sens mercantile développé a étalé à même le sol quelques objets…c’est bien vu car le touriste en manque aime acheter…C’est irritant d’avoir les poches pleines et pas d’occasion de les vider…et l’occasion c’est bien connu fait… Le camp est posé 3 heures plus haut à Dharamsala vers 4600 m. Une sommaire cabane de pierre au pied du glacier est le dernier abri pour l’équipe de porteurs avant le col. Dans la soirée quelques flocons de neige viendront encore accroître la crainte. Pourtant vers minuit, les étoiles et un froid vif cette fois rassurant, feront leur apparition. Dans quelques heures nous partirons vers le col. Au petit matin, après une nuit plus ou moins bonne, par un froid piquant, la caravane s’ébranle lentement, le souffle est court comme les pas. Les cuisiniers et les porteurs lourdement chargés filent déjà vers le soleil. Ce soleil qui nous rattrape et nous régénère. La montée vers le col est lente et interminable, le col s‘enfuit sans cesse. Peu à peu nous rentrons dans un monde blanc, l’antichambre d’un autre monde. Tenzing… le sourire miraculé Vers 11h, nous quittons le col, la pente est bien enneigée, glissante par endroit, il faut rester vigilant, assurer chaque pas, mais descendre au plus vite, quitter ces zones où on ne peut qu’être que de passage, où la survie de l’homme dépend du bon vouloir des dieux. Très loin en bas, les éboulis nous paraissent tellement plus accueillants, comme des bouées de sauvetage au milieu d’un océan menaçant. Tout autour de nous, l’horizon est blanc et bleu, nous descendons dans un chaudron gigantesque aux pentes vertigineuses, hérissées de glaciers suspendus, couronnées de corniches monumentales. A notre droite, le Ratna Himal, en face le Kanguru, plus loin dépassant les premières lignes de crêtes, l’Annapurna I. Brutalement en quelques secondes…le drame…Une pierre sournoise embusquée dans la pente depuis des siècles choisit l’instant où nous passons pour partir dans la descente raide et enneigée. Je la vois arriver dans mon champ de vision…elle va passer …elle rebondit sur la neige dure ….elle va passer c’est sûr…pourvu qu’elle passe. On est coincé au plus fort de la pente …fallait il avertir ?… dans cet immense univers glacé, elle a choisi de rebondir sur la tête du brave Tenzing juste quelques mètres devant moi …Tenzing un gamin de 20 ans qui était parti gagné quelques dizaines d’euros en nous suivant pas à pas, guettant nos hésitations, vient de frôler la mort pour avoir croisé la trajectoire d’une pierre…la blessure est spectaculaire, 7 points.. et pas un jour d’arrêt de travail. On finira par atteindre la moraine, comme un piéton prend pied avec soulagement sur un trottoir après une traversée hasardeuse. Nous atteindrons à la tombée du jour la plaine de Bimtan…Ah le premier banc, la première table, la première bière depuis longtemps…nous avons frôlé le drame mais on revient à la vie. Le Manaslu qui était à notre gauche il y a 4 jours, est maintenant sur notre gauche nous en avons bel et bien fait le tour, pas plus engageant de ce côté. De Bimtan à Tilché, un sentier de rêve, dans une jardin alpin sous un temps insolemment superbe, nous incite à la marche buissonnière, à faire le plein de cette beauté sauvage avant de plonger dans le monde des hommes, le nôtre…Il faut bien rentrer….pour pouvoir repartir. Le temps de quelques belles rencontres…d’une halte dans le premier lodge sous le charme de la belle Maya Gurung. Tilché est le dernier village un peu hors du temps qui compte davantage sur son travail que sur la manne touristique. Ici la crise dure depuis toujours et on sait depuis longtemps qu’il ne faut pas arrêter de pédaler si on ne veut pas tomber. Dernière nuit bucolique dans un champ de maïs fraîchement récolté, avec en fond sonore le torrent impétueux. Nouveau matin humide, certains ont bien dormi, d’autres non et se précipitent sous la fontaine glacée pour mieux se réveiller… d’autres après 15 jours d’entraînement, ne sont toujours pas au point pour la revue de paquetage…certains déjà prêts assistent à l’éveil du cirque…«qu’il est doux de ne rien faire quand tout s’agite». Dans quelques minutes nous allons rejoindre l’itinéraire du Tour des Annapurnas et ses chapelets de marcheurs bien blancs et bien propres, comme sortis tout droit des boutiques d’équipement dernier cri, pressés de fuir la civilisation… pour la douche du soir, lancés joyeux pour des courses qu’ils voudraient aussi incertaines que confortables….C’est un autre visage de l’Himalaya, certainement le visage que souhaite les nouveaux décideurs de ce pays, c’est à dire mettre un maximum de touristes dans un minimum de place…Ah les sentiers de la démocratie !!!, s’ils ont été élargis, c’est peut-être pour mieux les contrôler, pour mieux les taxer… la Grande Motte de l’Himalaya se prépare, à moins que la Crise, ici aussi, ne vienne refroidir les blanchisseurs de tout poil…investissant sans trop réfléchir un argent souvent facilement gagné en comptant que perdure l’économie sauvage qui a présidé jusqu’à ce jour …et que le pauvres ne veuillent pas devenir riches. La route avance à grands coups de bulldozers, tuant peut être la poule aux œufs d’or, pour un hypothétique développement non programmé, développement de quoi ? De qui ? Pour qui ? Au moment de quitter ce paradis apparent, l’incertitude me paraît être la meilleure promesse du futur. Dans le bus qui se fraye à nouveau son chemin vers la ville frénétique, nous repartons vers ces grands espaces irréels, plantant les germes de nouvelles folies… loin des lieux à la mode, nous avons découvert un monde de gens simples qui savent encore le sens des mots courage, dévouement, amitié. Un monde où survivre devient un art de vivre, un monde où chaque jour on redécouvre le quotidien autour de grandes cènes dans de somptueuses salles à manger.
Jean-Pierre Girolami Novembre 2008
Association Culturelle Franco-Népalaise – section de Toulouse http://himal31.com asso@himal31.com
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