30/09/2008
JATTRA PURNIMA : ou les fêtes chamaniques de la pleine lune
Grâce à l’amitié et au sens aigu de l’anticipation de Krishna Tamang, plusieurs d’entre-nous ont eu la chance et le privilège de faire une fascinante plongée dans le temps et dans un autre monde, celui des derniers Chamans de l’Himalaya. Avec quelques compagnons de marche nous avons plusieurs fois pris ces sentiers qui filent à la limite du territoire des divinités et des hommes. C’est un monde de gens simples qui pensent que l’équilibre du monde est subtil et peut-être en tout être en toutes choses. Une des cérémonies les plus fortes se déroule aux environs de la pleine lune du mois d’Août, parfois donc sous les affres de la mousson dans des nombreux endroits selon des rites séculaires, assez souvent encore bien à l'écart des grands courants touristiques. C’est un côté insoupçonné, invisible de ce pays qui a encore la naïveté et la faculté de croire en « l’incroyable » et ainsi de rêver éveillé.
Au travers des photos qui illustrent ce récit, certains découvriront des lieux, des personnages qui depuis sont entrés dans nos cœurs et dans notre petit univers de piétons de l’Himalaya.
Comme tous les ans à la même époque, depuis plusieurs années, un bus à bout de souffle nous hisse sur une route défoncée jusqu'à 2400 mètres d'altitude, point de départ vers un tacite rendez-vous. Nous sommes en pays Tamang, une ethnie venue du Tibet il y a plusieurs siècles et qui a gardé une grande intégrité culturelle. Les Tamangs sont attachés à la terre nourricière, vivent en clan, et pratiquent encore le chamanisme.
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L'arrivée à Mudé : c'est de là que tout a commencé |
Maman Krishna ...nous a accueilli comme si elle nous connaissait depuis toujours |
Sans l'entière complicité de fidèles amis, qui se transforment trop souvent en serviteurs attentifs, nous aurions ignoré leurs vies cachées, leurs racines, et l'existence même de ces villages oubliés. Deurali, Kalché, Laharé et quelques autres des villages bien réels même s'ils sont absents de cartes aussi précises à l'endroit qu'à l'envers. La rencontre de deux mondes, celui de la suffisance moderne, et d'une pauvreté digne. La surprise, l'incompréhension et l'intérêt sont réciproques.
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Sanu, Kumar et Kansa... que des amis et même de véritables anges gardiens pour trekkeurs vieillissants |

Kansa avait 8 ans et découvrait la civilisation... la route, les touristes... et le portage |
Nous entrons dans une terre de légendes et les hommes créent des mythes pour que le passé retrouve une réalité quotidienne. Ainsi des pierres peintes et des « chortens » jalonnent les sentiers et immortalisent un défunt cher qui a quitté la scène sans vraiment disparaître.
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Al'occasion du décès d'une personne chère. Ici ..."Papa Krishna" on demande au lama de peindre ces pierres qui seront disposées dans des reposoirs près de maisons et resteront ainsi au coeur de la vie quotidienne. |
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C'est aux environs de la pleine lune du mois d'août que les Chamans vont se livrer à un rituel complexe afin d'honorer leurs divinités tutélaires. Cela va durer plusieurs jours et commence par une retraite dans un lieu spécialement choisi et renouvelé chaque année. Ce pourrait être sous une hutte de branchages ou encore dans une grotte pour se protéger des assauts de la mousson et des sangsues. Dans un inconfort absolu, portés par le son de leurs tambours, aidés par des esprits auxiliaires tel celui du sanglier, ils vont entrer en communication, qui avec des ancêtres, qui avec des divinités locales connues d'eux seuls.
Au petit matin d’une journée bien spéciale, sous l'oeil des géants glacés avec en toile de fond le Gaurishankar, sommet mythique interdit aux hommes, un pathétique ballet de fourmis va se mettre en place. Ici tout le monde porte, hommes, femmes, vieillards, enfants, et on porte tout pour le salaire d'un timbre poste. Il faut porter pour vivre, porter sa croix, porter pour oublier jusqu'à la vie. Marcher à vide est un luxe inaccessible, qui s'achète à prix d'or.
Là-haut, au sommet de cette montagne de Seylun, autour des vieux chortens moussus, en l'espace de quelques heures, un marché s'est installé. Ici on atteint la démesure. Un marché, où les vendeurs sont plus pauvres que les acheteurs, un marché où tout le monde se côtoie, fils de bourgeois pauvres, et riches intouchables. Parfois on a marché plusieurs jours, emportant un magasin de plus de 50 kilos pour gérer un budget de 1,50 euro. On déballe la pauvreté pour cacher sa richesse, et vendre la joie de vivre.
De tout temps, sous tous les cieux, les montagnes ont été les demeures des dieux. Aujourd'hui comme tous les ans depuis toujours, une foule joviale, riche en couleurs, monte à l'assaut de cette colline haute de plus de 3000 mètres pour voir, pour assister, ou pour encore consulter ces Chamans, hommes à mi-chemin entre Dieux et humains, survivants des premiers hommes, en communication avec l'intangible.
Certains villageois, n'hésitent pas à arpenter la montagne, de la longueur de leur corps pour rejoindre le seul Lama présent qui, à leur demande, dira des prières pour la paix des défunts des 3 dernières années.
En fait, rien n'est écrit, mais tout est transmis et les rôles sont bien délimités. Les Chamans s'occupent des malheurs des vivants, le culte des morts incombe aux Lamas.
En fait c'est la fête, dans toute sa convivialité originelle, à la fois païenne et religieuse, paillarde et recueillie.
Plus tard, dans la matinée, les Chamans vont quitter leur retraite pour, à leur tour, gravir la montagne, et ainsi aller rendre hommage et se rappeler au bon vouloir de leurs Dieux protecteurs. La montée se fait seul, ou en groupes plus ou moins importants, sous la conduite d'un maître, entouré par ses élèves, soutenus par une foule grandissante et excitée, par le son lancinant des tambours, et parfois par de grandes quantités de Rashi, un alcool local aussi sournois que douteux.
Ce groupe ne comprend pas moins d'une quinzaine de Chamans, de plusieurs ethnies et d'origines très différentes, dont deux femmes. Il est placé sous la conduite d'un vieil intouchable. C'est un bloc soudé, un mur du son qui repousse tout sur son passage.
Au fil des ans, quelques minutes ont parfois suffit pour nouer des amitiés préférentielles avec quelques personnalités. Ainsi Asta Bahadur Tamang, qui a plus de 70 ans, montre une agilité stupéfiante, dégageant une puissance indéniable, il craint davantage les démons que le Rashi.
Le froid du dernier hiver, et peut-être également aussi le Rashi, ont fini par avoir raison du vieux guerrier Magar de 90 ans, qui vient de rejoindre ses ancêtres.
C'est la fête et c'est une des rares occasions pour les femmes de montrer leurs habits et leurs bijoux. Les clans, se reconnaîtrons aux couleurs.
Les Chamans vont regagner leurs foyers, ce serra l'occasion d'une dernière cérémonie familiale très forte. Dans leurs demeures modestes, des autels ont été préparés pour leur retour. Des offrandes simples qui deviennent un rituel compliqué venu du coeur. Offrandes de pauvres, pauvres offrandes, ici on n'offre que ce que l'on a. Tout l'espace va devenir une scène où présent et passé fusionnent. Le plancher, c'est la terre battue humide, le toit, c'est le plafond noirci par la fumée, le Chaman va alors rentrer une dernière fois en transe pour parler aux esprits et transiger avec les éléments parfois hostiles, parfois déchaînés, afin de protéger son clan durant l'année qui vient.
Pour quitter notre monde, le Chaman va enfourcher son tambour et entreprendre un voyage dans le temps et dans l'espace. Ces transes vont s'étirer comme les nuages, qui voguent vers les solitudes glacées de l'Himalaya. Elles ont la ferveur des ardeurs religieuses, la puissance des vibrations du cosmos et des déités qui l'habitent, elles ont l'efficacité que procure l'inébranlable croyance en leur pouvoir.
Accessoire indissociable du tambour, la Phurba, ou dague protectrice, serait façonnée lors d'une transe initiatique. Elle exprime la personnalité du Chaman, et porte toute la puissance dont il est détenteur.
Cette fois, la fête se termine. Une dernière cérémonie, dans la gompa trop petite et enfumée. Ici la ferveur a l'odeur du genévrier, et les gens qui finissent de traverser la vie, ont toujours un enthousiasme de gamins.
Dans le bus qui rugit frénétiquement, se frayant un chemin à grand coups de klaxon vers la ville, croisant des gamins insouciants, qui jouent à quelques centimètres de la mort, nos pensées repartent vers ces villages oubliés, irréels, qui se figent à nouveau dans les vagues bleutées de l'Himalaya.
La fête se termine pour mieux recommencer. A chacun ses moyens, pour nous le Prozac et la sécurité sociale, pour eux le tambour et la Phurba. On ne quitte pas sans émotion cette terre qui n'est peut-être déjà plus la leur, un paradis apparent qui se conjugue avec des contraintes quotidiennes et une violence codifiée.
Claire, François et Jean-Pierre Girolami