Maj 27/01/10  

 

   Le « jankri » de Kiraché

Il y a un village du côté de Sighati (région de Dolakha) qui s’appelle Kiraché, où je me rends souvent depuis de nombreuses années. Ce village ne comporte que six maisons. Lorsque lors d’un séjour en fin d’année 2008, on m’a parlé du « jankri » (chamane) du village, j’ignorais absolument qu’il en existât un. En fait, il m’avait invité à boire un thé et goûter du yaourt l’après-midi même. Je découvre que je le connaissais depuis des années, sans me douter qu’il était également chamane.

Il est le propriétaire de la maison d’en bas, a une quarantaine d’années, travaille dans une agence de trekking et n’est au village qu’hors saison de trek. Sa famille (sa femme et trois enfants) reste au village.

J’apprends donc par les enfants, que c’est lui qui « fait » le jankri et qu’il va officier ce soir-là, jour de fête au village. Tout le monde est convié pour, disent-ils, le voir « trembler » (tchame’nou). Je descends donc chez lui vers 21h, à 30 mètres en contrebas, à la nuit tombée. Vingt-cinq personnes sont déjà là, dont une majorité d’enfants. Les ustensiles du chamane sont disposés dans un coin de la pièce, dans une sorte d’autel. Lui est là, en « civil », discutant avec quelques adultes. Sa femme vaque à des travaux divers, se déplaçant entre les personnes assises à même le sol. Rien ne préfigure ce qui va se passer, et pourtant on sent bien que tous sont là à attendre quelque chose.

Puis il commence à vérifier tous ses instruments, un par un, les fait nettoyer à l’occasion par son plus jeune fils, lui-même découpant, pendant ce temps, d’étroits bandeaux dans des pièces de tissu blanc et rouge. Ceux-ci serviront à remplacer les anciens accrochés à une sorte de lance ou de hampe.

L’ainé des fils, qui sera son assistant pendant la séance et un autre garçon de l’assistance font chauffer la peau des « dyangros » (tambours du chamane) à la chaleur du feu, sans doute pour la tendre, les frappant de temps en temps pour en apprécier le son, jusqu’à ce que celui-ci les satisfasse. Avec les bandeaux découpés, le père confectionne ce qui sera sa coiffe de chamane, mi-plumes dressées, mi-queue de cheval avec les bandeaux blancs et rouges de tissu. Il fait dos à l’assistance, tourné vers le mur, face à l’autel disposé au sol, tout en participant à la conversation de temps à autre. Un groupe d’enfants le regarde attentivement faire; l’assistance est variable, certains sortent pour revenir ensuite, d’autres arrivent.

Des conversations sont engagées par petits groupes, selon l’installation de chacun à l’arrivée. Ce qui est marquant, c’est le côtoiement et le mélange des générations. Des vieux, des enfants, des ados, des adultes sont mélangés au hasard des places disponibles.

La préparation est longue. Il se lève, réclame du beurre et commence à enfiler son vêtement, une sorte de longue jupe blanche et ample à parements rouges. Puis il passe du temps à enfiler et ajuster sa coiffe. Cela dure près d’une heure, temps très long pour mes genoux du fait de la position assise en tailleur. À ma gauche trois vieux, à ma droite des enfants. Des ados et d’autres adultes des alentours arrivent et s’installent, tout le monde se serre. Il y a maintenant plus de quarante personnes dans la pièce, autour du feu. La séance va pouvoir commencer.

Debout, il commence à sautiller sur place, battant de son tambour et agitant les colliers de clochettes qu’il porte en bandoulières croisées sur ses épaules. Il tourne d’un côté puis de l’autre, sur un rythme à trois temps m’a-t-il semblé, sa respiration suivant également ce rythme.
Le rythme s’accélère, les clochettes tintent plus fort,
le « dyangro » bat de plus en plus fort. Cela dure un bon moment. Puis il s’assied, face à l’autel sur lequel l’on a déposé des braises et l’assemblée devient attentive.
À ses côtés, à sa droite, également faisant face à l’autel, un petit garçon est assis et l’accompagne avec des cymbales. Il commence alors, toujours assis, à se mettre à trembler, plutôt à tressauter, sur le rythme scandé des battements du tambour qu’il frappe à l’aide d’une baguette arquée. C’est d’abord un mouvement lent, qui va ensuite s’accélérer progressivement, comme dans une sorte d’échauffement de sportif. Il est censé appeler ainsi « son » esprit personnel, les gens d’ici disant «déouta» (déité).

Le mouvement s’accélère, puis au bout de 15-20 minutes, il commence à exprimer des sons, plutôt aigus par rapport à sa voix normale, comme une sorte de geignement ou de pleurs. Les enfants se montrent de plus en plus captivés. Puis les mouvements s’accélèrent encore, il tressaute de plus en plus vite, avec une extension plus ample, la voix s’amplifie, le battement des « dyangros » aussi. On me dit qu’il est en contact avec son « déouta ». Cela dure étonnamment 45 minutes, le jankri (il n’y a plus de doute maintenant, c’en est bien un !) est en sueur, on perçoit son essoufflement. Tenir aussi longtemps, au-delà même du mystère de sa technique  et de la fréquence accélérée de ses « mini-lévitations », cela me paraît pour le moins un véritable exploit physique, d’autant que l’homme est un peu grassouillet !. Essayez-donc, assis en tailleur au sol, de procéder à des sauts ou rebonds sur place à cadence élevée, pendant ne serait-ce quelques instants ! Lui a tenu près d’une heure.

       Puis un assistant, jeune homme d’une autre maison du hameau, posant la main sur le tambour, pose des questions auxquelles est censé répondre l’esprit par l’intermédiaire du jankri. Cela concerne des questionnements un peu généraux sur l’avenir proche de tel ou tel, ou de la communauté (« il y aura peu de disputes »). Étant très proche, l’assistant qui a entendu les réponses marmonnées, les reformule pour l’assistance. Quand une précision est demandée dans l’assistance, il est répondu par l’assistant « ce n’est pas lui qui parle, je reprends ce que dit le déouta ».

Les réponses sont en fait très générales, peu personnalisées (sauf en une occasion, mais pas n’importe laquelle, relatée plus loin), pouvant satisfaire tout le monde, un peu à la manière d’un horoscope de magasine. Le cas personnalisé concerne la propre mère du jankri, récemment hospitalisée sous oxygène à Katmandou. Il est dit que jusqu’au mois d’Assar, elle restera vivante (*voir note de fin de texte).

Puis la transe se termine, le déouta a « quitté » son corps et chacun y va de son commentaire. Le jankri reprend son souffle, mais contrairement à ce que je pensais, la soirée n’était pas finie. Il faut maintenant se rendre au « déoutastane », siège d’une déité protectrice du lieu, cavité sous rocher enveloppée par les racines d’un pipal (bayan), surmontant l’ancien bassin-fontaine.

Dans la cour de la maison, une ronde « tressautante » est organisée, au battement des jampros, l’un en main du jankri, l’autre tenu par un jeune. Ronde à laquelle participe jeunes et adultes, avec notamment le grand-père de la maison où j’habite. Puis un cortège se forme, le grand-père en tête tenant la lance, le jankri ensuite tressautant et tournoyant sur lui-même, le reste du cortège suivant derrière, au rythme des tambours, dans une sorte de liesse générale. Le battement des
« dyangros » et le cri des « you-you » emplissent le versant et doivent s’entendre de loin.

À la fontaine, on assiste alors à une scène étonnante de syncrétisme des croyances. Le matin même, deux vieux prêtres brahmanes avaient officié dans ce lieu dédié à Shiva ; le hameau est composé de Tamangs, de religion bouddhiste ; les deux prêtres hindouistes du matin sont présents pour la cérémonie du chamane, mais n’interviennent pas, et celui-ci, qui est l’intercesseur entre le monde des hommes et celui des esprits (dont les ancêtres), va procéder à des cultes chamaniques, en déposant des tridents, signes de Shiva. Ces cérémonies de culte sont faites pour le compte des habitants du coin, (dont beaucoup sont Tamang ou Sherpas) qui apportent et déposent des objets personnels et des offrandes.

À la fin, le jankri dépose « arme et bagage » (enlève ses vêtements de chamane ainsi que ses ustensiles) et les dépose dans la grotte)                 

Allégeance des esprits au dieu de l’hindouisme Shiva ? Si allégeance il y avait, je me serais plutôt attendu  en tant que béotien en la matière, à ce que le chamanisme d’ici soit en allégeance au bouddhisme. Depuis combien de temps est-ce ainsi ? Est-ce une transformation culturelle liée à l’histoire de ce lieu ? Par exemple, les Tamang d’ici n’utilisent pas la langue tamang pour communiquer, bien qu’ils en connaissent des mots, ils fêtent Dasaïn et Tihar, fêtes éminemment hindouistes, alors que ce n’est pas le cas dans les régions telles le Khumbu ou le Solukhumbu. En même temps, lorsqu’on évoque leur source religieuse, ils se réfèrent très clairement au bouddhisme. Ainsi, ils érigent des
« loungtars » (mâts à drapeau à prières), pas à l’époque du nouvel an Tamang comme ailleurs, mais à la date anniversaire de la mort de la grand-mère, intervenue deux ans plutôt. C’est un peu comme si les gens
se « l’arrangeaient » comme ils veulent.

Peut-être, si c’est récent, est-ce dû au passé militaire du grand-père dans l’armée indienne, et aux quelques années passées en Inde par le dernier des fils du grand-père ? Toujours est-il qu’il y a une sorte d’hindouisation des Tamangs de ce petit coin de vallée (pour « ne pas  mettre tous leurs œufs dans le même panier » ?)

Mais revenons à notre soirée. Après la cavité et la fontaine, le cortège se déplace en deux autres endroits proches, semblant liés à deux familles plus particulièrement (les fils du grand-père), où des offrandes sont faites au bénéfice de ceux qui les font.
Le grand-père évoque le lendemain matin, où une autre « puja » doit être célébrée, celle où on apporte du lait au déouta.

 

Le cortège, toujours dans ambiance de grande liesse, rejoint à travers les champs en terrasses, la terrasse où à été installé le « passal » forain (la boutique, le stand, la « baraque foraine ») et auprès duquel quelques jeunes, garçons et filles, chantent et dansent. Une bassine de pattes (tchaou-tchaou) a déjà été vendue, une autre est à la cuisson. Il n’y a plus d’œufs durs, mais il reste des biscuits et des mandarines récoltées ici (pour 5 roupies les deux).
Il est maintenant 1h15. Je quitte le groupe et vais me coucher. Me réveillant de temps à autre, j’entends le battement incessant des « dyangros ». Je les entends toujours lorsque je me lève vers 6 heures. Tout le monde a passé une nuit blanche. J’ai raté « la puja au lait » et le sacrifice de deux boucs châtrés, mais je me rends au « déoutasthane », où a lieu, en présence du jankri à nouveau revêtu de ses habits, une puja dirigée ce coup-ci par le grand-père. On entend, sur la colline d’en face, des battements de tambour, il y a donc eu une séance ailleurs aussi (c’est demain la pleine lune).

À l’aide de « gobar » (bouse de vache », supposée sacrée, là aussi influence de l’hindouisme) il confectionne 2 pâtés, un rond qu’il perce du doigt, en forme de yoni (symbolisant le sexe féminin), l’autre en forme de petit pain allongé, percé de 5 trous alignés. Il en formalise très clairement  la symbolique (je ne peux m’empêcher de penser en souriant aux cinq enfants qu’il a eu). Il remplit ensuite de lait ces cavités, à l’aide d’une feuille, qui sert également à asperger autour de lui. Un de ses petits-fils (marié, deux enfants) fait également une puja pour son propre compte, ainsi qu’un autre participant, Sherpa quant à lui.

Puis le cortège se reforme, pour le retour vers les maisons, à une centaine de mètres de distance, avec toujours le grand-père en tête (84 ans). Les enfants s’emparent ensuite  des tambours, maintenant désacralisés, et c’est encore la liesse générale, en même temps que se démonte le camp.
Le groupe d’adultes éclate, par petits groupes, ceux-ci se  répartissent dans deux maisons pour boire du thé….et l’immanquable « chyang » (boisson alcoolisée, genre bière, à base de céréales). Deux enfants jouent aux billes dans la cour. Deux autres lavent au tuyau de la fontaine, les intestins des boucs sacrifiés : ils enfilent une extrémité des tronçons de boyau au tuyau de sortie d’eau, ces tronçons se tendent et se raidissent alors en évacuant les restes d’excréments, et ce que cela évoque aux deux espiègles les plonge dans de grands fou-rires. On est bien revenu au niveau « terrestre » des préoccupations !

Les visiteurs de la nuit quittent peu à peu le lieu, il est 9h30 du matin. Quelques-uns restent, ils partageront le repas, les deux « bokas » sont à la découpe. Les battements des dyangros sur la colline d’en face cesseront vers 10h. Dix heures trente, les bokas sont cuits. D’autres visiteurs passeront dans la journée, à qui il faudra offrir le dalbhat. Ainsi se terminera la « jatra » de Kiraché (la fête locale).

*Le jankri a-t-il été bon dans ses divinations pour les autres que lui-même? Sa mère, foi de déouta » (qui devait rester vivante jusqu’à au moins Assar, six mois plus tard) est décédée deux mois après, mais tout le monde aura oublié, et le jankri restera un « bon jankri », en attendant la prochaine fois. C’est bien connu ici, ce sont les cordonniers les plus mal chaussés

Alain Monate – Automne 2009    

                                                                                        

 

 

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